Combien facturer ses dessins

Cet article traîne dans ma tête depuis très longtemps. Il a pris une forme plus avancée lors d’un cours pour mes étudiants de Lim’Art en Mastère Illustration à Bordeaux. Avant cela j’avais donné quelques éléments de cette présentation à plusieurs groupes d’étudiants, à des collègues artistes indépendants en privé, sur les réseaux sociaux, par email. Je vais donc tenter de répondre à l’épineuse question : Combien facturer ses dessins quand on est un artiste et qu’on sait pas trop par où commencer mais qu’on aimerait bien gagner des sous un jour, quand même.

Attention je parle pour les clients pros : éditeurs, boîtes de comm, clients institutionnels etc. Pour la facturation aux particuliers c’est (légèrement) différent. Je parle également de tarifs de base, une fois votre clientèle et notoriété établie : augmentez vos tarifs régulièrement.

L’enjeu est de répondre à la question : Combien facturer ses dessins ?

À priori on s’attend a une réponse chiffrée. Combien je facture mes dessins ? 300 euros. Ok mais 300 euros quoi ? l’heure, le dessin, la page, combien de centimètres carrés, en couleur, en numérique, un original … ? On se rend rapidement compte que la question est très floue et que cela ne va pas entraîner un chiffrage immédiat. Et pourtant, c’est souvent comme ça qu’elle est posée ( par les auteurs débutants, confirmée ou par les clients).

De nombreux articles proposent de répondre à cette question de manière plus ou moins précise, avec ou sans chiffrage exact, tout est souvent un peu flou. Je vais donc essayer de vous expliquer comment et combien je facture, à qui, comment et pourquoi. La tradition franco-française veut que l’on soit très pudique sur son salaire et ses revenus, je vais donc aller à l’encontre de cet interdit que je trouve un peu ridicule. D’autant que vous verrez on est loin d’attiser la convoitise avec des taux horaires souvent proches du SMIC…

Je vous vois ceux qui scrollent à la recherche des chiffres hein ^^ Lisez un peu le contexte aussi ça vous aidera à comprendre plutôt que d’appliquer bêtement une formule.

1 – Combien facturer ses dessins : Calculer son taux horaire minimum

C’est parti, calculons d’abord notre taux horaire minimum : ce qui va nous permettre de survivre. Ce n’est pas ce que vous devez facturer, c’est votre minimum vital, la base en deçà de laquelle vous ne devez pas travailler.

Pourquoi préférer ne pas travailler en deçà d’un certain montant ?

  • Vous perdez votre temps
  • Vous faites baisser les prix du marché
  • Vous dépensez votre énergie pour rien
  • Vous n’avez aucune raison de faire ce cadeau à des inconnus
  • L’exposition ou la publicité ne sont pas des motifs valables

calculer les frais pour facturer ses dessins

Calcul rapide :

  1. Loyer +
  2. Électricité + Internet + Gaz + Téléphone + Autres abonnements +
  3. Voiture et frais si vous en avez une (prenez l’essence + l’assurance + l’entretien annuel) +
  4. Alimentation +
  5. Sorties +
  6. etc

Il faut provisionner en plus pour :

  1. Les impôts (locaux, revenus)
  2. La formation
  3. La retraite

Maintenant que vous avez fait votre calcul, selon votre région et votre train de vie, vous devriez avoir un chiffre mensuel entre 1500 et 2500 euros par exemple. Devrez-vous facturer 2500 euros par mois ? NON ! Sinon au moindre coup dur vous aurez beaucoup de mal à remonter la pente.

Partons sur des frais imaginaires de 2000e / mois, et divisons-les par le nombre de jours dans le mois.
2000 / 30 ? NON (surprise) !

On pourrait utiliser le nombre de jours ouvrés du mois mais cela nous obligerait à travailler tous les jours sans vacances, sans imprévu, avec des contrats en flux tendu. Surprise : ça n’existe pas.

Donc on va plutôt tabler sur 10/15 jours d’activité par mois, cela n’arrivera certainement pas dans les 3 premiers mois mais au bout de quelques temps vous devriez être capable de vous trouver ce volume de travail. Si ce n’est pas le cas il faudra revoir vos méthodes de prospection et peut-être de travail, j’en parlerai dans un autre article.

2000 / 12 = 166 euros. Voilà votre prix de revient à la journée : ce n’est toujours pas ce que vous devrez facturer. Car si vous facturez ce montant, vous oubliez toutes les cotisations qui vous seront prélevées et vous n’avez toujours aucune marge.

2 – Mais combien je facture alors ?

En dessous de 300 Euros la journée, en 2018, vous ne serez pas rentable. À partir de 300 Euros bruts par jour, cela vous fera un chiffre d’affaire de 36 000 euros par an, dont seront déduits impôts, cotisations et autres faux frais, et qui vous fournira un salaire de début de carrière relativement confortable.

Rappel : faire des ménages ou du babysitting est payé entre 10 et 15 euros de l’heure.

De nombreux auteurs, illustrateurs, sont très en dessous de ce tarif, et pour conséquence, plus de la moitié de la profession vit avec moins que le SMIC. C’est à vous de changer la donne car les éditeurs et clients ne vous paieront pas plus de leur propre chef.

combien facturer ses dessins

3 – Faire un devis

Maintenant que vous avez votre taux horaire / journalier de base ( 300 euros par jour,  50 euros par heure) vous pouvez établir vos devis. Pour cela vous devrez évaluer en amont le temps que vous aller passer sur un projet.

Cela sera de plus en plus facile avec le temps et l’expérience mais au début vous allez forcément vous planter et apprendre avec vos erreurs. C’est normal.

Les choses que l’on prend facilement en compte sont l’exécution et la création : on sait tous à peu près combien de temps on passe sur un dessin ou une illustration. Ce que l’on aura du mal à évaluer au début :

  • Le temps de retour client
  • Les retours clients et les modifications ( warning : toujours dire combien de retours sont compris dans le devis)
  • Les imprévus – par définition

Comptez votre temps de créa + 30 % pour avoir une petite marge au début. Vous verrez que cette marge sera vite personnalisée selon les clients et les projets qui seront plus ou moins « faciles »

Votre contrat devra donc comporter ce calcul simple  : 

(Temps de réalisation + 30 %) x taux journalier ou taux horaire = montant a facturer. 

D’autres paramètres peuvent venir augmenter la facture, comme par exemple les droits cédés et la notoriété de la marque. Cela peut paraître injuste de « gonfler » une facture sur un critère de notoriété peu quantifiable mais voici pourquoi vous devrez en tenir compte. Travailler pour une grande marque va :

  • vous demander beaucoup plus de temps car il y a beaucoup + d’intermédiaires qui vont donner leur avis
  • occasionner beaucoup plus de retouches pour la même raison
  • toucher beaucoup plus de public donc donner plus de valeur à votre travail (la peinture de votre cousine dans le salon de votre mamie vaut moins que la peinture de la Joconde exposée au Louvre. Pourquoi ? Parce que – hors qualités picturales discutables – beaucoup plus de gens connaissent et voient la Joconde que la peinture de Jojo (déso Jojo). L’une est une marque et l’autre est un simple ornement.  On est dans un système capitaliste classique d’offre et de demande.

4 – Céder ses droits

Si vous travaillez pour l’édition, on vous donnera souvent des contrats tout faits. Un contrat n’est pas gravé dans le marbre, si les conditions ne vous plaisent pas vous pouvez les discuter.

  • Gardez en tête que le contrat concerne l’oeuvre et seulement celle-ci, et que les droits numériques et audiovisuels ne sont pas à négliger.
  • Faites attention aux dates de rendus qui font foi.
  • Demandez des paiements en amont. Par exemple 40 % à la signature du contrat et 60 % à la livraison.

Ne travaillez jamais sans avoir reçu le contrat signé et l’avance correspondante. 

À chaque fois que j’ai travaillé dans respecter cette condition, À CHAQUE FOIS et sans aucune exception même avec des amis, recommandations ou proches, professionnels grands éditeurs ou petits, J’AI EU DES PROBLÈMES. Et c’est toujours moi qui en ai fait les frais. Je sais tout cela par l’expérience, la mienne et celle de mes collègues – je travaille en freelance depuis 2001 et je pense avoir vu la plupart des cas de figure qui peuvent se présenter. Si on m’avait dit tout ça au début de ma carrière j’aurais évité beaucoup d’embrouilles et avec le recul : je n’aurais pas eu moins de contrats corrects.

Pour toutes les questions, vous pouvez m’envoyer un mail via le formulaire ou en discuter sur Twitter ou Facebook.

5 – Combien facturer ses dessins à un particulier et quels droits a-t-il

Pour les particuliers, le deal est légèrement différent mais vous devez quand même facturer un prix raisonnable. Il n’est pas question de vendre ses dessins a 5 euros, surtout si ce sont des originaux. Gardez votre tarif horaire de base pour commencer, si vous n’êtes pas à l’aise, prenez un montant entre le tarif de base et votre prix de revient (frais divisés par nombre de jours travaillés divisés par nombre d’heures dans la journée). Entre 30 et 50 euros de l’heure est une bonne fourchette, si vous passez deux heures sur un dessin : 60 euros. C’est très bas pour un original, surtout si vous avez oublié de compter vos fournitures.

Vous ne vendez pas ?

  • La qualité est-elle au rendez-vous ?
    • Je vois pas mal de débutants qui tentent de vendre des dessins : il faut persévérer, avec l’augmentation de votre qualité graphique, de votre fanbase, vous pourrez augmenter vos prix. Je ne parle pas des échanges de fanarts de pikachu sur un coin de nappe a 5 euros, ça compte pas.
  • Touchez vous le bon public ?
  • Les gens veulent-ils des originaux ou seraient-ils prêts a acheter moins cher des copies ?
    • Dans ce cas étudiez la demande et tournez-vous vers un imprimeur pour faire des cartes, reproductions etc.

Quels droit a un particulier qui vous achète une illustration ?

Aucun. Il a le droit de l’accrocher chez lui et c’est tout. Il peut éventuellement revendre l’oeuvre mais en France, sachez que les droits de reproduction et d’exploitation vous appartiennent tant que vous n’avez pas cédé ceux-ci. La personne qui vous achète un original ne peut pas en faire des reproductions et les vendre, ne peut pas utiliser les personnages créés pour une utilisation commerciale, etc etc. Si vous vendez des originaux, informez bien vos clients et mieux : faites une facture qui mentionne ces restrictions.

DISCLAIMERS :

  • Vous trouverez des expériences différentes et des chiffres différents : cet article reflète mon expérience.
  • Je répondrai aux questions par mail / formulaire et j’ajouterai des précisions si besoin.
  • Pour toutes demandes sur les cotisations, retraites etc, je vous renvoie vers les sites de l’assurance maladie des artistes qui contient les bonnes infos en théorie, ayant souscris au régime salarié ces dernières années je ne suis pas au fait des dernières lois et changements de taux divers.
  • Vous DEVEZ cotiser à ces organismes, y compris la retraite complémentaire.
  • Que l’on soit d’accord ou pas avec eux, le site https://mariejulien.com/ est une bonne ressource, consultez-le.
  • Vous pouvez aussi vous procurer le livre Graphiste Indépendant de Julien Moya qui concerne le freelancing en général – attention aux spécificités pour les auteurs et l’édition.